Anche libero va bene - Kim Rossi Stuart

Le film Anche libero va bene de Kim Rossi Stuart

Trop beau pour être vrai. S’il existe un réalisateur-acteur pour démentir cet adage, il pourrait sans doute s’agir de Kim Rossi Stuart. Les yeux bleus et la dégaine de jeune mâle ténébreux en bandoulière, il prend le contre-pied d’une Squadra Azzura en pleine léthargie pour livrer le portrait coloré, sensible parfois outrancier d’une famille italienne au bord de la relégation. La diva de l’équipe ayant cédée aux sirènes du plus offrant, les bonnes vieilles valeurs conjuguant solidarité et détermination sont convoquées. Entre tacles assassins et passes à l’aveugle, le spectateur se prend au jeu mais entrevoit déjà les blessures et la jeunesse comme autant d’éléments passionnément rédhibitoires.

Le classico transalpin à l’épreuve du temps

Comment se dépêtrer d’un premier film lorsque vous êtes déjà intronisé belle gueule d’acteur du cinéma transalpin ? Vous avez marqué le paysage cinématographique en traversant de votre colère le poussif Romanzo Criminale, et vous vous aventurez en terrain miné à travers un film remettant au goût du jour la chronique familiale italienne, héritage encombrant car bardé d’un certain nombre de chef d’œuvre néo réalistes.

Il faut en effet un certain culot pour remettre ce couvert là, mais Kim Rossi Stuart, aperçu chez Antonioni (Par-delà les nuages) ou Benigni (Pinocchio), se lance à corps perdu dans l’histoire de cet archétype familial craquant de toutes parts, mais sauvant l’essentiel par une débauche d’humanité couvrant tout le spectre des relations parents-enfants.

Père à tout faire

Soit Renato en père irascible, volubile, considérant son devenir comme un vaste champ de bataille à reconquérir depuis les infidélités chroniques de sa femme finalement partie pour de bon aux basques d’hommes plus fortunés. Il s’agit de rebâtir, de retrouver une forme de normalité quotidienne brisée par l’omniprésence de l’absente. L’impuissance du père devant la vérité nue de la mono parentalité.

C’est donc cul nu que Renato repasse ses chemises, endossant le rôle du père au foyer avec sa seule rage, son volontarisme charismatique. Prenant à bras le corps l’éducation de ses enfants, son nouveau statut de cameraman indépendant et son rôle de père au foyer, Renato fonce ouvertement en surrégime et entraîne dans son sillage ses deux enfants projetés dans l’âge adulte avant l’heure.

Virilité en berne et blessure narcissique

Pourtant, les montagnes d’imagination et d’énergie que le père résolu mais autoritaire déploie pour garder la cellule unie viennent bien se heurter de temps à autres aux contradictions journalières. Celles d’un fils, Tommy 11 ans, taciturne et réservé, préférant le foot à la natation, tenant tout au fond de lui une rancœur tenace envers la mère volage. Au travail, Renato ne marque pas plus de points.

Derrière l’idée fixe d’un plan sur le museau d’un chameau, scène estampillée du sceau de la logorrhée comique transalpine, l’apprenti caméraman s’entête et se heurte à la volonté du réalisateur pour finalement quitter le plateau avec perte et fracas, dans un accès de vanité et d’honneur blessés. Difficile de se plier à la règle devant ses enfants et son ex future femme à qui l’on veut prouver coûte que coûte que l’on est tout sauf un loser fauché. Il s’agit là de la même impuissance à retenir celle qui bouleverse son entourage entre vrais faux départs et retours pathétiques. La maman et la putain, où la difficile reconnaissance du père impotent face à un quotidien – fils, femme, travail qui n’obéit plus à la gouaille et aux regard perçants de l’autoritarisme patriarcal.

Pas de repos pour les braves

Si la caméra s’évertue à scander avec parcimonie l’aspect tyrannique de Renato, contre plongées, gros plans sur le visage taillé à la serpe, elle sait surtout évoquer avec pertinence les moments de détresse d’un père qui lâche prise. Dans l’embrasure d’une porte, le corps las et recroquevillé du chef de famille aux prises avec les velléités castratrices d’un entourage décidément bien ingrat.

Avec une sensibilité pleine de pudeur, Kim Rossi Stuart trace le portrait d’un héro virevoltant mais fatigué, loin de l’image d’Épinal du mâle latin dominateur. Que faire lorsque le pilier familial se dérobe et laisse libre court à ses lubies de diva frustrée ? Fermer les portes à double tour au risque d’une implosion générale ? Acculé de toutes parts, Renato ferme les écoutilles, chasse tour à tour femme et enfant récalcitrants et impose son diktat pour sauver les apparences et gagner un peu de répit.

L’enfance en pointillés

Si l’énergie omnipotente du père s’emploie à colmater les brèches à bord du navire, l’atmosphère devient vite étouffante pour le petit Tommy, figure centrale du film à travers laquelle s’élabore le point de vue du réalisateur. Projeté dans un monde d’adultes par la force des choses, c’est le portrait doux amer d’une enfance phagocytée auquel se livre le cinéaste. Entre les réapparitions envahissantes d’une mère désavouée et les gesticulations d’un père en sursis, l’oxygène manque et enfonce l’enfant dans une réserve en forme d’armure.

En butte à l’incompréhension de parents frôlant l’hystérie, le petit trace sa route se réfugie dans sa bulle et laisse libre court à ses rêveries déambulatoires empreintes de mélancolie. Sur le toit de l’appartement familial, comme une échappatoire en forme de rituel, Tommy retrouve les jeux de gamins de son âge. Un lance-pierre pour affoler la voisine en vis-à-vis, une cachette pour les économies de la semaine, une aventure en équilibriste casse-cou sur la brèche du toit, le vide et la chute mortelle au coin de l’œil. Tout l’arsenal du parfait gredin ici concentré dans des moments retrouvés de pure insouciance.

La lutte des classes revisitée

Dans l’appartement exigu de la petite famille, la proximité des êtres resserre les liens mais attise dans le même temps les escarmouches virant au drame quotidien. Si Renato veille à ce que sa tribu ne manque de rien, l’apparition de nouveaux locataires fortunés dans l’immeuble attire irrémédiablement Tommy. Dans le calme feutré et la bonne humeur opulente de ce foyer aisé, le garçon découvre un quotidien sans heurts où l’argent fait office d’air bag et tisse peu à peu un début d’amitié avec le fils de cette bonne famille.

Les soirées au cinéma, les parties de pêche, éloignent lentement mais sûrement Tommy de son foyer mais surtout de son milieu d’origine. A la grande colère de son père empêtré dans ses problèmes d’inactivité professionnelle et sentimentale. L’expérience de sa femme dévoyée par le miroitement éphémère de l’argent facile établi une dualité fondamentale dans la vision du père déchu : à nous la solidarité, à eux le règne de l’argent facile. Elément constitutif du film, l’engagement politique du réalisateur se dessine en filigrane d’une histoire jamais dogmatique.

Un mutisme salvateur

Le mal-être en bandoulière, Tommy ne trouve pas plus de réconfort auprès d’une grande sœur dont la jovialité pré pubère tranche avec le silence et la gêne dans lesquels se mure peu à peu le garçon. Toute entière contenue dans les jeux de regard d’une mise en scène économe et alerte, la parole se fait rare, laisse le champ ouvert aux silences éloquents pour finalement s’ériger en rempart ultime d’une sensibilité à fleur de peau.

Dès lors, rien de plus naturel que de se lier d’une amitié marginale avec le nouveau venu dans l’école, muet, et donc confident inespéré pour Tommy. De cette étrange altérité naît une complicité dérobée à un quotidien décidément trop lourd à porter pour celui qui ne rêve que de parties de foot, là où le père dessine des tragédies hystériques dans un bassin de natation. Car la crise en latence finit par éclabousser la petite famille, un énième départ de la mère, les tentations d’embourgeoisement aux sports d’hiver de Tommy grillent le cerveau d’un père aux abois et flanquent à la porte le petit Tommy.

De par le travail de distanciation opéré par une caméra contenue, Kim Rossi Stuart évite l’écueil du pathos et du misérabilisme, construit un regard où la violence le dispute à la présence quasi animale de Renato. Une alchimie entre cris et chuchotements qui donne au film une force, une humanité, une empathie à faire pleurer un voleur de bicyclette. A la croisée du drame familial et de la comédie sociale, Anche libero va bene trace le portrait délicat d’une enfance estropiée où l’absence se mue en abandon par le truchement d’une lucidité trop précoce pour être inoffensive.

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